Samedi 29 octobre
Aujourd hui nous devons rejoindre Korçë a 33 km. Nous sommes prêts a 7h30 mais notre hote nous invite a casser la croûte pour prendre des forces. Et quelle croûte… du cassoulet bien gras. Forcement, ça tient au corps et la marche ce matin est plutôt rapide. Comme tous les jours en Albanie, les bords de route sont des lieux de vie avec des vendeurs de légumes, de fruits, des bergers et ce matin de nombreux gamins puisque c est le week end. De partout ils surgissent quand nous sortons l appareil photo. Ici quand nous photographions les gens, ils nous remercient. Plus loin c est un père et ses deux garçons que nous croisons. Nous leur offrons des Stoptou, ces bonbons a la réglisse qui nous accompagnent depuis le départ. Les gamins s en sortent bien mais le père ne parvient pas à décoller le papier. Tant pis, il met le tout dans la bouche ce qui nous vaut un beau fou rire.
Le soir nous dormons au dessus d une station service, chez un pompiste “du cru”: barbe de trois jours, gros pull en laine dans le pantalon et belles dents jaunes mais toujours d une vraie amabilité. La ville est assez grande et nous y dénichons un cyber café mais pour peut de temps puisque l électricité coupe d un coup. Dans la ville, les générateurs s allument un a un, dans un beau boucan d enfer.
Jeudi 27 octobre
Nous desirons ce matin nous rendre a l'ambassade de France a Tirana pour lever toutes nos interrogations sur l'Albanie. Et nous faisons bien car nous y rencontrons le delegue a la defense qui nous confiera que nous ne courons aucun risque a nous rendre plus a l'est, dans les montagnes, ou les routes sont plus jolies pour marcher.
Nous ne manquons pas non plus de lui faire traduire un mot-sesame en albanais qui nous permettrait d'eviter les memes deconvenues qu'au Montenegro. Nous pouvons quitter en taxi collectif la capitale l'esprit tranquille, libere de tous ces doutes qui nous hantaient.
Prendre le taxi collectif en Albanie est une vraie experience : a peine se connaissent-ils qu'ils discutent fortement, partagent fruits et n'hesitent pas a s'arreter pour prendre un the et fumer une cigarette ensemble. Autant dire qu'il ne faut pas etre presse !
Arrives a Librazhd, le prix de la chambre d'hotel est trop eleve. Tres gentil, le chauffeur nous propose de nous deposer gratuitement a Prrenjas. Nous avions prevu de marcher pour rejoindre cette ville. Ca fait beaucoup de taxi aujourd'hui et les jambes nous demangent. Nous nous consolons le soir par une partie de football livree avec des jeunes albanais sur un terrain en synthetique flambant neuf. Tout le monde ici aime le foot et ca se voit : le restaurateur pompe toute l'energie du generateur pour eclairer le terrain par de puissants projecteurs. Du coup, il faut attendre la fin d'un match pour prendre une douche chaude !
Vendredi 28 octobre
Le reveil a 6h30 aujourd'hui est difficile ! Il faut s'arracher du lit ce matin. Un petit the au citron (delicieux!) pour nous rechauffer et c'est parti ! Nous entamons la marche par une cote a 10 pourcent. Le meilleur moyen de se mettre en jambes !
de nombreux taxis ralentissent a notre niveau. Ils semblent dire que nous sommes fous a vouloir grimper cette colline a pied. Mais rien y fait, notre objectif se trouve derriere celle-ci et nous sommes determines a l'atteindre en marchant de bout en bout. Sur le bord de la route, les laveurs de voitures nous encouragent. La cote est raide, enlacee mais nous avons de l'exercice et y arrivons a bout apres 1h15 d'ascension.
Le reste de la marche est agreable. Le long d'un lac, des marchands de poissons vendent ce qu'ils ont fraichement peche. Le temps est encore doux pour la saison. nous croisons de nombreux hotels-restaurants, dotes de plages prives. C'est sans doute ici que se rendent les plus riches albanais durant l'ete.
Nous traversons Pogradec vers 16h. Cette ville n'a pa du connaitre de travaux depuis 30 ans car toute la ville est en chantier. Chaque ouvrier arrete de travailler pour nous voir passer. C'est assez troublant !
Cette ville est en pleine effervescence ! Ca bouge de partout, c'est un vacarme permanent. Se rapprocherait-on de la Turquie ? En tout cas, nous n'avons pas l'intention de dormir dans ce boucan, plutot tracer en haut dans la colline au loin. Nous avons une bonne heure avant que la nuit tombe. Et puis ce message de l'ambassade de France qui mentionne que nous sommes des marcheurs qui visitons l'Albanie et que nous avons tout le necessaire pour dormir. Alors pourquoi ne pas tester l'hospitalite des albanais ce soir?
En haut de la cote (qui fut difficile mais faisable en se disant que c'est deja ca de moins a faire le lendemain), un restaurant. Pas d'hotel. Remi s'approche du gerant et lui tend le message. Le restaurateur, tout sourire, se precipite vers une salle et lui montre des canapes. "Sa cushton?" demande Remi. 0 leke. Nous sommes ses invites ce soir. Il nous payera egalement le diner. Nous pouvons egalement prendre une douche chaude. Merci l'ambassade de France !
Mardi 25 octobre
Nous sommes reveilles a 7h30. Par la fenetre, qui donne sur l'immense rond-point central de la ville, nous entendons le brouhaha des voitures et des klaxons.
Le matin, nous achetons une carte de l'Albanie pour definir notre plan de route dans le pays. Nous devons telephoner aux esperantistes albanais aussi. Nous sommes ainsi surpris de devoir acheter des credits a une femme qui se tient pres des cabines pour telephoner. Drole de principe, mais tres repandu ici. Nous apercevons des cireurs de chaussures a chaque angle de rue. Des hommes qui changent impunement des euros contre des leke a un taux hallucinant devant les flics qui ne font que fumer tranquillement leur cigarette. Et malheureusement un pauvre morveux qui est envoye par sa mere pour mendier de l'argent.
Nous profitons de cette belle matinee ensoleillee pour visiter les ruines du chateau de Shkoder, a la sortie de la ville. Devant l'entree est poste un garde qui nous demande le double du prix car nous sommes etrangers. Il a du nous trouver sympathiques car nous ne payons que le tarif local : 100 leke (moins d'1 euro) par personne. Au retour, nous le retrouvons, dansant au son de son vieux transistor, eclate de se faire photgraphier !
Apres le dejeuner dans un petit resto pour trois fois rien, Alex se rend par curiosite dans une librairie. Nous y rencontrons un vieux Monsieur, ancien exploitant de tabac qui s'est rendu en France en 1970. D'un francais impeccable, il nous demande d'accepter son invitation dans un cafe ce soir a 18h. Le rdv est pris.
Nous passons le reste de l'apres-midi a pecher sur le pont de la ville, en compagnie des gosses et hommes qui viennent quotidiennement ici pour vendre ensuite sur les marches leurs prises. Nous revenons bredouilles, moins chanceux qu'eux, moins bien equipes aussi.
A 18h, le Monsieur de la librairie nous emmene dans un des cafes les plus chics de la ville. Assis a la terrasse, eclairee par des lampions, servis par des garcons elegants, nous ne nous sentons plus l'atmosphere pesante des rues animees de la ville. Pendant 3h, il nous parla avec emotion de la France, nous montra des photos de Lyon et Paris il y a plus de 30 ans. Ses yeux petillent tant il est nostalgique de ce pays qu'il gardera dans son coeur toute sa vie.
Nous passons une soiree tranquille, nous preservant pour une nouvelle marche de 35 km le lendemain.
Mercredi 26 octobre
Le reveil sonne tot, 6h30. Nous voulons profiter de la fraicheur matinale pour marcher un maximum.
Notre sortie de la ville fait sensation : les voitures nous klaxonnent, les vieux deja assis aux terrasses des cafes balayent leur regard de droite a gauche pour voir passer deux fous tireurs de chariot, des gosses nous escortent en velo sur quelques metres.
A 8h30, il fait deja chaud. Nous tombons le sweat pour se mettre en t-shirt. Profitons aussi de cet arret pour rafistoler le chariot, fragilise par les trottoirs et chaussees defonces.
Pendant des heures, nous marchons sur le ruban d'asphalte en direction de Tirana. Les conducteurs qui nous depassent semblent dire que nous sommes fous. Les charrettes que nous croisons ralentissent pour nous laisser un passage.
Marchant dans la plaine, la chaleur est deja insupportable a 11h. Remi ne peut qu'adopter un rythme lent pour economiser ses forces et l'eau que nous devons rationner. Nous profitons de la seule zone d'ombre a 12h30 pour dejeuner et casser cette ligne droite interminable.
Nous finirons tout de meme par arriver a Lezhe, 35 km au sud de Shkroder. Nous nous posons a la terrasse d'un cafe pour deguster un soda bien rafraichissant. La tete a chauffe aujourd'hui !
Mais il ne faut pas se reposer trop longtemps car nous changeons rapidement nos plans. Plutot que de payer une nuit a 30 euros ce soir, nous preferons partir le soir meme a Tirana, la capitale, et eviter de remettre une journee si eprouvante le lendemain.
Nous filons sans perdre de temps en taxi a Tirana. En voiture, car il faudrait attendre le lendemain pour attendre l'unique train qui rallie la capitale ; a pied, c'est bien trop dangereux.
En effet, l'entree dans la ville est spectaculaire : les voitures se bousculent au portillon. Chacune (toujours des Mercedes) se frole, klaxonne, zigzague pour trouver la meilleure des 4 files qui leur permettraient de rejoindre le centre le plus rapidement. Sans parler des nids-de-poules qui defoncent la chaussee et qui font jouer les voitures a saute-moutons.
Demandant au taxi de nous deposer devant un hotel bon marche, le chauffeur nous emmene dans un quartier sombre de la ville, a cote d'une epicerie tenue par un homme et son fils. Connait-il ces personnes ? S'agit-il d'un traquenard ? Nous ne sommes pas tranquilles. Nous ne voulons pas ceder a la paranoia mais sommes cependant au courant de certaines pratiques operees dans ce pays pauvre de l'Europe.
Nous negocions le prix de la chambre, encastree dans un immeuble riquiqui, qui n'est manifestement pas un hotel comme nous l'avions demande, prenons une douche rapide, cadenassons nos sacs et partons pour une visite de la ville.
Les rues de Tirana sont tres animees. Sa place centrale, ornee de l'opera, de la mosquee et du musee est eclairee en bleu, ce qui donne une touche moderne a la ville. Les terrasses de cafes sont bondees, les hommes regardant le foot italien retransmis a la tele. Les reverberes qui illuminent le canal donne aux rues un air de Quais de Seine. Nous sommes agreablement surpris par cette ville jeune et dynamique, ou nous passons le reste de la soiree a flaner.
Au retour, nous retrouvons l'epicier et son fils. Ils sont en fait tres sympathiques et desirent vehiculer aux peu de touristes une bonne image de la ville et de ses habitants.
Lundi 24 octobre (suite)
En fin d'apres-midi donc, Gansi nous monte en voiture a la frontiere albanaise. Nous nous sentons rassures devant les douaniers avec une personne qui parle leur langue.
Alors que nous patientons pour nous faire enregistrer, une femme, nous entendant parler francais sans doute, nous adresse la parole. Il s'agit de l'attachee adjointe de la delegation belge en Albanie. Nous sommes decidemment vernis : nous abordions ce pays sans reels contacts, nous voila avec la carte de visite d'un corps diplomatique, que nous pouvons joindre a tout moment. Le passage de la douane se fait sans souci.
Il est bientot 18h. Il nous faut prendre un taxi pour rallier la premiere ville : SHKRODER. Le chauffeur nous fait bien marrer. Tres sympa, il nous depose devant un hotel, dans le centre de la ville. Le receptionniste nous propose 3 categories de chambres. Nous prenons la premiere, qui n'offre ni douche ni toilettes dans la chambre. Les toilettes fuient, et la douche est en fait inutilisable. Mais les draps sont propres, et c'est bien la l'essentiel. Pour 1000 leke (8 euros) la nuit pour deux, on saura se passer de confort.
19h20. Nous entendons l'appel a la priere depuis le minaret que nous apercevons de notre fenetre. Les albanais sont musulmans.
C'est le moment que nous choisissons pour sortir dans les rues de la ville. Celles-ci sont defoncees, tout comme les trottoirs. Le sol, depourvu d'asphalte, est gras, encore detrempe de la derniere pluie. L'environnement sonore est assez delirant : les hommes, aux terrasses animees des cafes-resto, parlent fort en fumant leur cigarette. Nous sommes berces par le son des generateurs qui alimentent les epiceries encore ouvertes a cette heure tardive. L'eclairage de la ville est pauvre en dehors des deux plus grands axes de Shkroder. Certains quartiers ou nous passons semblent, eux, oublies, sans vie.
L'air que nous respirons est pollue par une circulation dense : un nombre incalculable de vieilles Mercedes cotoient bicyclettes et autres mobylettes. Nous croisons beaucoup de velos aussi. Les klaxons se font entendre mais rarement ne doit se produire d'accident.
Nous rentrons a l'hotel avec l'intention le lendemain de decouvrir plus en detail cette ville albanaise de 50 000 habitants pour le moins suprenante.

